C’est avec une immense peine que j’évoque ici la mémoire de mon cher ami et collègue Paul Cabilio. Sa disparition marque la fin d’une amitié vieille de plus d’un demi-siècle, nourrie par une curiosité intellectuelle commune, une estime réciproque et une sincère affection.
C’est sur les bancs de l’Université McGill que Paul et moi nous sommes rencontrés, alors que nous étions étudiants de premier cycle en mathématiques et en statistique. Déjà à cette époque, il se distinguait par ses capacités analytiques remarquables, sa détermination tranquille et une quête constante de l’excellence. Nous avons continué à cheminer côte à côte pendant nos études doctorales en statistique mathématique à l’Université Columbia, à New-York. Ces années de formation ont forgé entre nous des liens professionnels solides et une amitié profonde et durable.
Au fil des ans, Paul et moi avons collaboré à de nombreux travaux de recherche et cosigné plusieurs articles. C’est à l’Institut de technologie d’Israël, où nous étions tous les deux en sabbatique, que le plus fructueux de tous nos projets communs a vu le jour : l’élaboration d’un tout nouveau chapitre de la théorie des données de classement. Avec le recul, cette année-là aura été la plus exaltante de nos carrières en recherche. Je garderai toujours un souvenir ému de l’intense plaisir que procurent la découverte de concepts mathématiques inédits et le privilège d’assister à l’émergence d’un nouveau champ de recherche lors de séances de travail s’étirant jusque tard en soirée. Nos travaux se sont poursuivis au fil des ans, notamment à la faveur d’une autre année sabbatique que Paul a passée à Ottawa.
Les recherches que j’ai réalisées avec Paul ont énormément bénéficié de sa grande expertise. Il avait beaucoup de flair et un instinct sûr qui lui permettaient d’identifier le nœud d’un problème sans coup férir. Méticuleux à l’extrême, il maniait la plume avec élégance et précision car à ses yeux, les idées mathématiques méritaient d’être exprimées avec clarté et rigueur. Nos écrits profitaient constamment de son sens critique aiguisé et de son inébranlable souci du détail. Collaborer avec Paul était plus que stimulant : c’était un véritable plaisir.
Mais Paul n’était pas que féru de mathématiques, tant s’en faut. Passionné de plantes et d’orchidées, c’est avec fierté et un plaisir non dissimulé qu’il partageait la splendeur de son jardin avec ses amis. À chacune de mes visites, il m’en faisait faire le tour en me décrivant méticuleusement chaque plante et son histoire. Son enthousiasme était contagieux et on ne pouvait qu’admirer ses connaissances horticoles et le soin jaloux qu’il portait à ses plantes.
Paul était aussi un excellent cuisinier et un gastronome. Les plats exquis qu’il nous servait alimentaient nos conversations à bâtons rompus, qui débordaient de loin le cadre des mathématiques et de la statistique. Nous parlions de science, d’histoire, de politique, de littérature, de voyages, de nos familles et de la vie. Ces échanges nourris, qui figurent au nombre de mes plus précieux souvenirs, témoignent de la générosité de Paul et de l’étendue de ses intérêts.
Mais ce que je chérirai sans doute le plus, c’est que notre amitié ne s’est jamais limitée à la sphère professionnelle. Nos familles sont devenues, à bien des égards, une seule et même famille élargie. Nous avons célébré ensemble les moments marquants, partagé les joies et les déceptions de la vie, et nous sommes toujours restés proches. Paul n’était pas pour moi un simple collègue ou un collaborateur, c’était l’un de mes amis les plus intimes.
Par ses contributions à la théorie des données de classement et à la statistique en général, Paul inspirera les générations futures. Mais au-delà de son érudition, nous tous qui avons eu la chance de travailler avec lui nous souviendrons de son intégrité, de sa gentillesse, de son humilité et de son humour discret. Notre profession a certes bénéficié de son génie, mais nos vies ont été bien davantage transformées par son amitié.
Pour moi, l'absence de Paul laisse un vide impossible à combler. Sa présence me manquera cruellement, tout autant que nos discussions, nos collaborations, ses conseils avisés et son hospitalité. Je suis profondément reconnaissant pour l’amitié dont il m’a honoré pendant toutes ces années.
Merci, Paul, pour ton affection, ta sagesse et ta générosité. Tu as eu une influence inestimable sur ma vie, et je garderai toujours ton souvenir dans mon cœur.
Mayer Alvo, Université d’Ottawa