Agnes Herzberg s’est éteinte à Kingston (Ontario) le 2 juin 2026, à l’âge de 87 ans. Elle s’est illustrée par l’ampleur et la diversité de ses contributions à la recherche ainsi qu’à la promotion de la statistique, des sciences et des politiques publiques, de même que par son mécénat des arts et son engagement au service de la profession. En 1991-1992, elle a été la première femme à occuper la présidence de la Société statistique du Canada.
Agnes Margaret Herzberg naquit le 12 décembre 1938 à Saskatoon (Saskatchewan). Ses parents, Gerhard Herzberg et Luise Oettinger, avaient quitté l’Allemagne pour le Canada en 1935 afin d’échapper aux persécutions nazies. Ils étaient tous deux docteurs en physique et Gerhard fut recruté par l’Université de la Saskatchewan. Deux enfants naquirent de leur union ; le frère d’Agnes, Paul (1936–2015), devint professeur à l’Université York, à Toronto. En 1948, la famille s’installa à Ottawa lorsque Gerhard fut nommé au Conseil national de recherches du Canada (CNRC), où il travailla jusqu’à sa mort. En 1971, il reçut le prix Nobel de chimie pour ses travaux en spectroscopie.
Après ses études secondaires à Ottawa, Agnes entreprit une formation en mathématiques à l’Université Queen’s, tout en s’initiant à l’économie et aux sciences politiques. Elle poursuivit ensuite des études supérieures à l’Université de la Saskatchewan, où elle obtint un doctorat, sous la direction de Norman Shklov, en 1966. Sa thèse portait sur les surfaces de réponse et les plans rotatifs, travaux dont elle tira plusieurs articles publiés dans The Annals of Mathematical Statistics. La planification d’expériences demeura l’un de ses principaux thèmes de recherche tout au long de sa carrière.
Après avoir obtenu une bourse postdoctorale du CNRC pour travailler sous la direction de David Cox, Agnes s’envola pour le Royaume‑Uni en février 1966. Cox était alors affilié au Collège Birkbeck de l’Université de Londres, mais il devint professeur de statistique au Département de mathématiques de l’Imperial College London (ICL) en septembre 1966. Agnes l’y suivit et, en mars 1968, l’ICL lui offrit un poste de « Lecturer » au sein du département, où elle demeura jusqu’en 1988. Comme elle le déclara dans une entrevue accordée à Liaison en 2012, « Cox était un véritable aimant, attirant des visiteurs… » Des spécialistes affluaient du monde entier et Agnes collabora avec plusieurs d’entre eux, dont David Andrews, Peter Bickel, Norman Draper et Valerii Fedorov.
À l’ICL, Agnes poursuivit ses travaux en planification d’expériences, mais eut aussi l’idée tout particulièrement féconde de rédiger, en collaboration avec David Andrews, l’ouvrage intitulé Data: A Collection of Problems from Many Fields for the Student and Research Worker, paru en 1985. Cet ouvrage proposait des jeux de données contextualisés, largement cités et utilisés tant pour l’enseignement que pour la recherche en statistique.
En 1988, Agnes revint au pays pour occuper un poste au Département de mathématiques et de statistique de l’Université Queen’s, où elle fut nommée professeure émérite en 2004. À Queen’s, elle poursuivit ses travaux en planification d’expériences, tout en collaborant avec ses collègues mathématiciens. Avec Ram Murty, elle publia notamment, en 2007, un article sur les mathématiques du Sudoku : « Sudoku squares and chromatic polynomials ».
Agnes était profondément convaincue des bénéfices de la statistique pour la science et la société. Aux congrès de la SSC, elle organisa pendant de nombreuses années des séances invitées réunissant des spécialistes de la physique, de la chimie et des sciences de l’environnement. En 1992, un don permit à l’Université Queen’s d’acquérir le château de Herstmonceux, en Angleterre. Agnes eut alors l’idée d’y tenir un symposium sur la statistique, la science et les politiques publiques (SSPP). En avril 1996 s’y tint la première d’une série de rencontres annuelles, toutes organisées à Herstmonceux (à l’exception de deux éditions, tenues à Queen’s). Des spécialistes de la statistique, des sciences, de la médecine et de l’histoire y côtoyaient de hauts fonctionnaires, journalistes, diplomates, juges de haut rang et parlementaires (dont la présidence de la Chambre des communes du Canada), ainsi que, souvent, des personnes nobelisées ou des têtes dirigeantes d’organismes scientifiques ou d’institutions de haut savoir. Pendant trois jours, on y discutait d’environnement, de gouvernance et de politiques publiques, de relations internationales, de sécurité, de santé et d’éducation. Agnes s’occupait de tout : collecte de fonds, choix du lieu, hébergement, programme, publication des actes, etc.
Agnes adorait la musique classique. Dès 1996, elle intégra une soirée musicale au symposium SSPP. Une petite troupe d’opéra, recommandée par la direction du château, fut invitée ; sa prestation fut remarquée et lui valut de revenir à deux reprises. Par la suite, la célèbre pianiste canadienne Angela Hewitt figura souvent au programme. Une connaissance d’Agnes, qui avait enseigné à Angela à l’Université d’Ottawa, servit d’intermédiaire. Ainsi naquit une amitié profonde et durable ; c’est d’ailleurs au son d’un enregistrement de Mozart interprété par Angela Hewitt qu’Agnes rendit l’âme. Le célèbre baryton canadien Gerald Finley se produisit également à quelques reprises lors du symposium ; comme Agnes et Angela, il avait étudié à Ottawa. À compter de 2012, Agnes esquissa la trame d’un opéra de chambre, qu’elle commanda pour le Westben Arts Festival de Campbellford, en Ontario. L’œuvre, intitulée The Pencil Salesman, fut créée par Brian Finley, directeur artistique de Westben et cousin de Gerald Finley. Plusieurs artistes de réputation internationale prirent part à la première mondiale, tenue au Théâtre du festival Westben le 25 juin 2016.
Agnes était également très engagée, car elle considérait que c’était son devoir et un honneur de servir. En plus de ses fonctions au sein de la SSC, elle siégea au conseil de la Royal Statistical Society, au comité de sélection des subventions en sciences statistiques du CRSNG et au Sénat de l’Université de la Saskatchewan. Elle fut membre du comité de rédaction de Biometrika, The Annals of Statistics, Journal of Statistical Planning and Inference et La revue canadienne de statistique. De 1980 à 2006, elle fut responsable des Short Book Reviews pour l’Institut international de statistique. Infatigable promotrice des ouvrages de statistique, elle en recensa environ 2500 et en répertoria près de 10 000 autres durant cette période. Elle réalisa également des entrevues avec des pionniers de la statistique tel que Frank Yates, et, de concert avec David Hand, assembla un recueil des travaux de David Cox.
Agnes reçut de nombreuses distinctions au cours de sa vie. Elle fut notamment nommée Fellow de l’Association des statisticiens américains, de l’Institut de statistique mathématique et de l’Association américaine pour l’avancement de la science. En 2008, elle fut élue membre à titre spécial de la Société royale du Canada. Elle reçut également la médaille Henri-Willem-Methorst de l’Institut international de statistique pour services rendus et, en 1999, devint la première femme à recevoir le prix pour services insignes de la SSC. La Société l’éleva au rang de membre honoraire en 2007 et lui décerna en 2014 le prix Lise-Manchester « pour avoir su, chaque année depuis 1996, rassembler statisticiens, scientifiques, politiciens et fonctionnaires du Canada et du monde entier pour aborder des problèmes au carrefour de la statistique, de la science et de la politique publique… axées sur la création d’un réseau d’experts prêts à discuter des défis courants et émergents sur des sujets d’intérêt particulier et à améliorer la politique publique afin d’y faire face. »
Agnes était unique en son genre, et ses amis chérissaient cette singularité. Elle avait des opinions bien arrêtées, tant sur des questions sociales que professionnelles ; sans être clivante, elle répondait souvent à un avis contraire par un simple : « Vraiment ? ». Elle s’inscrivait volontiers dans la tradition : c’est ainsi, par exemple, qu’à sa demande, ses amis masculins acceptaient de bonne grâce de porter la cravate dans certaines circonstances. Au moment de sa retraite, en 2004, six collègues de l’Université de Waterloo se rendirent d’ailleurs à Kingston vêtus de chemises habillées et de cravates roses (tenue officielle de la Faculté de mathématiques de Waterloo). Agnes utilisait le courriel, mais préférait la correspondance manuscrite ; lors des symposiums SSPP, elle suggérait (avec insistance, du moins dans les premières années) que les présentations se fassent sans diapositives.
Agnes avait un don particulier pour cultiver les amitiés, parfois par correspondance, mais le plus souvent par téléphone : nombreuses étaient les personnes avec lesquelles elle communiquait chaque semaine ou chaque mois. Elle nouait des liens de mille façons. Nombre de ses relations professionnelles étaient nées à l’occasion de séjours ou d’études dans son établissement ; elle prenait volontiers les gens sous son aile et leur faisait découvrir leur nouvel environnement. Son cercle d’amis dépassait largement celui de la profession et du milieu universitaire ; elle tissait des liens avec les enfants de collègues, ainsi qu’avec le personnel des commerces et des services de taxi, d’autobus, de limousine, de coiffure, etc. Elle était très proche du milieu musical et soutenait généreusement des projets artistiques. Dès qu’elle avait cerné les goûts d’une personne, elle lui offrait des livres de temps à autre. Elle raffolait des beignes et, dit-on, en offrait même à certains membres du personnel des transports publics qu’elle appréciait particulièrement.
Agnes Herzberg a largement contribué aux sciences statistiques, ainsi qu’à de nombreux autres aspects de la vie scientifique et culturelle, au Canada comme à l’international. Pour ces raisons, et pour son amitié fidèle envers tant de personnes, elle nous manquera profondément et demeurera à jamais dans nos mémoires.